Extraits

« Ils avaient parlé de choses et d’autres, et évoqué des souvenirs de Grèce. Le soir elle avait vomi son dîner; elle ne s’était pas levée le lendemain; ni le jour suivant, terrassée par une galopade d’images et de mots qui défilaient dans sa tête, se battant entre eux comme des kriss malais dans un tiroir fermé (si on l’ouvre, tout est en ordre). Elle ouvre le tiroir. Je suis tout simplement jalouse. OEdipe mal liquidé, ma mère demeurant ma rivale. Electre, Agamemnon. Est-ce pour cela que Mycènes m’a tant émue? Non. Non. Billevesées. Mycènes était belle, c’est sa beauté qui m’a touchée. Le tiroir est refermé, les kriss se battent. Je suis jalouse mais surtout, surtout… Elle respire trop vite, elle halète. Ce n’était donc pas vrai qu’il possédait la sagesse et la joie et que son propre rayonnement lui suffisait! Ce secret qu’elle se reprochait de n’avoir pas su découvrir, peut-être qu’après tout il n’existait pas. Il n’existait pas : elle le sait depuis la Grèce. J’ai été déçue. Le mot la poignarde. Elle serre son mouchoir contre ses dents comme pour arrêter le cri qu’elle est incapable de pousser. Je suis déçue. J’ai raison de l’être. « Tu n’imagines pas le plaisir que ça lui a fait! » Et lui : « Elle me comprend mieux qu’autrefois. » Il s’est senti flatté. Flatté, lui qui regardait le monde de si haut avec un souriant détachement, lui qui savait la vanité de toutes choses et qui avait trouvé la sérénité par-delà le désespoir. Lui qui ne transigeait pas, il parlerait à cette radio qu’il accusait de mensonge et de servilité. Il n’était pas d’une autre espèce. »

Les belles images, Simone de Beauvoir ♥

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« Nous, êtres humains, avons cessé d’être des êtres de langage. Nous
sommes devenus des êtres de force de vente et de pouvoir d’achat. Ce qui nous
est inutile, voire nuisible, nous est présenté comme indispensable. Ce qui nous
est vital, la splendeur de la nature, la vie de l’esprit, le temps de vivre, la
curiosité intellectuelle, l’amitié avec quelques grands hommes et femmes du
passé, nous est présenté comme vain, trop coûteux, non rentable, irréaliste.(…)

Mais ne nous lassons pas non plus d’argumenter, d’exposer, d’expliquer
partout où nous avons l’occasion de rencontrer des enfants et des adolescents,
que quelqu’un, quelque part, a intérêt – un intérêt morbide – à ce qu’ils soient
incultes, incapables de penser et de parler (car on peut très bien savoir lire, écrire
et compter – qui sont des moyens – si c’est en méconnaissance complète des fins
la parole et la pensée libres, à quoi bon ?).

Pensons à leur faire découvrir aussi une phrase décidément méconnue de
la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen, en son article 2, qui dit que
« les droits naturels et imprescriptibles de l’homme » sont « la liberté, la
propriété, la sûreté, et la résistance à l’oppression »

La résistance à l’oppression. »

Merci à Sophie Cherer pour ces belles paroles extraites de son texte Calcium de l’âme. MERCI !

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Le soir au dîner j’ai demandé à ma mère comment des très jeunes filles pouvaient être dans la rue, elle a soupiré et m’a répondu que la vie était ainsi : injuste. Pour une fois je me suis contentée de ça, alors que les premières réponses sont souvent des esquives, il y a longtemps que je le sais.

J’ai revu la pâleur de son teint, ses yeux agrandis par la maigreur, la couleur de ses cheveux, son écharpe rose, sous l’empilement de ses trois blousons j’ai imaginé un secret, un secret planté dans son cœur comme une épine, un secret qu’elle n’avait jamais dit à personne. J’ai eu envie d’être près d’elle. Avec elle. Dans mon lit j’ai regretté de ne pas lui avoir demandé son âge, ça me tracassait. Elle avait l’air si jeune.

En même temps il m’avait sembléqu’elle connaissait vraiment la vie, ou plutôt qu’elle connaissait de la vie quelque chose qui faisait peur.

No et moi ♥, Delphine de Vigan

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Apparemment, de temps en temps, les adultes prennent le temps de s’asseoir et de contempler le désastre qu’est leur vie. Alors ils se lamentent sans comprendre et, comme des mouches qui se cognent toujours à la même vitre, ils s’agitent, ils souffrent, ils dépérissent, ils dépriment et ils s’interrogent sur l’engrenage qui les a conduits là où ils ne voulaient pas aller. Les plus intelligents en font même une religion : ah, la méprisable vacuité de l’existence bourgeoise ! Il y a des cyniques dans ce genre qui dînent à la table de papa : « Que sont nos rêves de jeunesse devenus ? » demandent-ils d’un air désabusé et satisfait. « Ils se sont envolés et la vie est une chienne. » Je déteste cette fausse lucidité de la maturité. La vérité, c’est qu’ils sont comme les autres, des gamins qui ne comprennent pas ce qui leur est arrivé et qui jouent aux gros durs alors qu’ils ont envie de pleurer.

Parmi les personnes que ma famille fréquente, toutes ont suivi la même voie : une jeunesse à essayer de rentabiliser son intelligence, à presser comme un citron le filon des études et à s’assurer une position d’élite et puis toute une vie à se demander avec ahurissement pourquoi de tels espoirs ont débouché sur une existence aussi vaine. Les gens croient poursuivre les étoiles et ils finissent comme des poissons rouges dans un bocal. Je me demande s’il ne serait pas plus simple d’enseigner dès le départ aux enfants que la vie est absurde. Cela ôterait quelques bons moments à l’enfance mais ça ferait gagner un temps considérable à l’adulte – sans compter qu’on s’épargnerait au moins un traumatisme, celui du bocal.

L’élégance du hérisson, Muriel Barbery

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« Pannonique et EPJ 327 n’étaient pas des êtres vides, cela se devinait. La kapo souffrait abominablement de découvrir cette différence, ce gouffre qui la séparait d’eux. Elle se consola en songeant que les autres kapos, les organisateurs, les spectateurs et de nombreux prisonniers étaient vides, eux aussi. C’était étonnant : il y avait beaucoup plus d’être vides que de gens pleins. Pourquoi? (…)

Voyez comme vous êtes, déclara Pannonique, à trouver mille dérogations, mille indulgence, mille excuses et mille circonstances atténuantes là où il faut être simple et ferme (…) Il ne faut pas prendre les enfants pour des idiots. Un gosse éduqué fermement n’est pas le crétin qu’on tente de nous imposer (…) Je suis du côté de l’orgueil et de l’estime, là où eux n’ont en que pour le mépris.(…)

Si tu parles, tu meurs, si tu ne parles pas, tu meurs. Alors parle et meurs.« 

Acide Sulfurique, l’incroyable Amélie Nothomb 

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